À la FILBo 2026, avec le soutien de l’ambassade de France en Colombie, de l’Institut français de Colombie et de l’Alliance française, ces deux propositions ne servent pas à illustrer le programme, mais à en tester les limites. Si lire, c’est écouter, comme le suggère le salon, Sinno et Coquil nous obligent à préciser : qu’est-ce que nous sommes prêts à écouter ?
Dans un cas, la violence que la société préfère maintenir en marge du discours. Dans l’autre, l’histoire ambiguë d’une rencontre culturelle souvent présentée comme un progrès. Ces deux livres partagent la même exigence : déplacer le regard, abandonner le confort de l’interprétation.
En Colombie, où la mémoire — intime et collective — reste un terrain de dispute, ces œuvres n’offrent pas de réponses. Elles proposent quelque chose de plus difficile : une forme d’attention. Les lire implique de s’exposer à ce qui ne se résout pas, à ce qui dérange, à ce qui oblige à repenser.
Avec Triste tigre, Sinno signe l’un des livres les plus controversés de ces dernières années en France. Ce n’est pas un texte qui se laisse enfermer dans des étiquettes : autobiographie, essai, critique littéraire cohabitent dans une prose qui avance sans concession. Au cœur de l’ouvrage, une expérience : la violence sexuelle et l’inceste durant l’enfance. Mais le livre ne se limite pas au témoignage. Il s’en sert comme point de départ pour examiner ce qui rend cela possible et, surtout, ce qui le rend indicible.
L’écriture de Sinno fonctionne comme un instrument tranchant. Elle ne cherche ni à consoler ni à offrir une issue narrative au traumatisme. Elle ne célèbre pas non plus la résilience. Elle insiste plutôt sur une opération moins confortable : comprendre. Comprendre les mécanismes de l’abus, les formes du silence, les zones où le langage se brise.
L’auteure s’approche même de la figure de l’agresseur — non pas pour l’absoudre, mais pour réfléchir aux logiques du pouvoir qui la soutiennent. Ce geste, qui pourrait sembler risqué, est précisément celui qui fait sortir le livre du registre du témoignage classique. Triste tigre ne propose pas une catharsis, mais une dissection. Il en résulte un texte qui laisse le lecteur sans refuge. Le lire implique d’accepter que le langage ne suffit pas, que la mémoire ne s’ordonne pas, que le corps conserve ce que le récit ne peut clore. D’où son accueil en tant que phénomène critique et éditorial, confirmé par des prix tels que le Prix Femina et le Goncourt des Lycéens, entre autres.
Neige Sinno est née en 1977 dans les Hautes-Alpes (France). Elle a vécu aux États-Unis et a passé de longues périodes au Mexique, où elle réside avec sa famille. Elle est traductrice, chercheuse et autrice d’une œuvre qui mêle littérature et pensée critique. Elle a publié : La Vie des rats (2007), Lectores entre líneas : Roberto Bolaño, Ricardo Piglia et Sergio Pitol (2011), Prix Lya Kostakowsky, Le Camion (2018), La Realidad (2025). Avec Triste tigre, elle est devenue un phénomène éditorial international, remportant : le Prix Femina 2023, le Prix Goncourt des Lycéens 2023, le Prix littéraire Le Monde 2023, le Prix Les Inrockuptibles 2023, le Prix Blù Jean-Marc Roberts 2023, le Grand Prix des Lectrices Elle 2024, le Prix Strega Europeo 2024.
Dans *Cositas*, Benoît Coquil semble partir d’un matériau différent : les champignons psilocybines et leur circulation entre les mondes culturels. Le livre —nominé au Prix Femina des Lycéens— se présente comme un « roman d’aventures ». Et c’en est un, mais dans un sens décalé. L'intrigue renvoie à une histoire connue : la chamane mazatèque María Sabina ; les voyages de R. Gordon Wasson et Valentina Pavlovna Wasson au Mexique des années 1950 ; la diffusion mondiale d'un savoir rituel qui finira par alimenter la contre-culture psychédélique. Mais Coquil ne s'arrête pas à l'épopée de la découverte. Il la remet en question.
Au fur et à mesure que le récit avance, les champignons cessent d’être un objet exotique pour devenir un dispositif critique. Ils permettent de suivre la trace d’une transformation : du rituel au laboratoire, de la connaissance située à la consommation mondiale, de l’expérience à la marchandise. Au cours de ce parcours apparaissent des acteurs hétérogènes — la science, l’industrie pharmaceutique, la CIA, la culture populaire, voire des figures comme Walt Disney — qui révèlent à quel point cette « découverte » fut aussi une reconfiguration.
Le livre pose ainsi une question qui traverse toute sa structure fragmentaire : que se passe-t-il lorsqu’un savoir change de contexte ? Qu’est-ce qui se perd, qu’est-ce qui se traduit, qu’est-ce qui se transforme ? Sans soulignements ni gestes emphatiques, Cositas suggère que les échanges culturels ne sont pas innocents. Ils sont traversés par des relations de pouvoir, par des malentendus, par des appropriations.
Benoît Coquil est maître de conférences en langue, civilisation et littérature latino-américaines à l'Université de Picardie Jules Verne (France). Son œuvre se situe à la croisée de la littérature et de l'essai, avec une écriture fragmentaire, ironique et analytique. Le livre *Cositas* voit le jour en 2019, à la suite d'un séjour à Oaxaca, lorsque l'auteur découvre la figure de la chamane María Sabina.
📍 Retrouvez-les au Salon international du livre de Bogotá, ainsi qu'aux Alliances françaises de Bogotá et de Medellín.
Le programme de Benoit Coquil :
DIMANCHE 26 AVRIL - 19h00-20h00
Entre pénombre et rituel : les révélations de la « naturalezaza »
Benoit Coquil en conversation avec Diana Obando
FILBO - Grande Salle E
LUNDI 27 AVRIL :
17h30-18h30
Les champignons brillent en silence
FILBO - Grande Salle E
18h30-19h30
Séance de dédicaces
FILBO - Espace dédicaces, Grande Salle E
MARDI 28 AVRIL - 16h00-17h00
Entretien avec Benoît Coquil
Librairie María Mercedes Carranza du Fondo de Cultura Económica
Le programme de Neige Sinno à Bogotá :
JEUDI 23 AVRIL - 18h00 - 19h30
Rencontre en français à l'Alliance française de Bogotá.
Médiathèque Sede Chico - Alliance française de Bogotá
VENDREDI 24 AVRIL :
9 h - 11 h
Traduire la voix intérieure : le travail de témoignage auprès des victimes de violences en Colombie.
Centre national de la mémoire historique. Carrera 7 n° 27 – 18
16h00 - 17h00
Les voix du moi : archives et constellation. Les façons de rendre présent le silence.
Entretien avec Andrea Salgado - FILBO Grande Salle C
17h00 - 18h00
Séance de dédicaces
Avec Andrea Salgado - FILBO Zone de dédicaces, Grande Salle C
SAMEDI 25 AVRIL :
14h30 - 15h30
Les silences de l'intimité. La vie comme matériau narratif.
Entretien avec Mariana Komiseroff - Tente culturelle
15h30 à 16h30 : Séance de dédicaces
Le programme de Neige Sinno à Medellín :
LUNDI 27 AVRIL - 19h00 - 20h00
Débat autour de son œuvre.
Medellín, Antioquia - Lieu à définir
MARDI 28 AVRIL - À définir
Rencontre avec des étudiants